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Assise en tailleur devant la baie vitrée du salon, une fillette emmitouflée dans une douillette rose bonbon se parle tout bas.

« Où est parti le soleil ? Le ciel est si bas et tout gris. Les arbres nus, secouent leurs branches et gémissent de froid. Pas un chant d’oiseau, aucune mélodie matinale… seulement la plainte du vent. »

─ Tu parles toute seule Ondine.

─ Tout est mort dehors… Même le soleil ne veut pas se lever ce matin.

─ C’est vrai que le mois de novembre est triste, surtout pour une petite princesse habituée à des matins pétillant de couleurs, d’odeurs et de chants.

─ Est-ce que le soleil s’est sauvé ? Tu peux le faire revenir ?

─ Oui. Tu vois cette lueur jaune en haut de la cime des arbres, c’est lui.

─Il est timide. Quand nous sommes revenus de l’aéroport hier soir, il était déjà parti, et ce matin, il tarde à se montrer. Tu crois vraiment qu’il va se montrer le bout du nez.

─ Oui… mais en hiver il apparaît moins longtemps.

─ Je le comprends, il fait trop froid. Tu crois qu’une tuque et des mitaines lui permettraient de rester plus longtemps ?

─Pas vraiment, mais est-ce qu’un chocolat chaud avec des mini guimauves multicolores réussirait à te réchauffer ?

─ Oui… Oui !

L’enfant sautille sur place et les yeux plein d’étoiles court à la cuisine, suivi par son cousin qui la couve d’un regard attendri.

Attablés au comptoir-lunch, les deux complices terminent leur petit déjeuner et Jean-François essuie la moustache blanche qui ourle la lèvre supérieure de sa nièce.

─ Est-ce que tu veux que je t’aide à enfiler ton manteau ?

─ Je suis grande maintenant, à l’orphelinat je m’habillais toute seule !  

─ Si tu vas jouer dehors, il faut ajouter un ensemble de neige, des bottes, une tuque…

─ Un foulard, des mitaines, je sais, je sais, tante Claudine me l’a répété cent fois !

─ Si tu as besoin de moi, je serai dans ma chambre…

L’enfant rêveuse quitte la cuisine et s’habille avec attention. Jean-François suit des yeux l’enfant qui ressemble à un cosmonaute jusqu’à ce qu’elle ouvre la porte arrière qui communique avec la cour.

Dehors, dans ses vêtements d’hiver, la petite Haïtienne a l’impression d’être sur une autre planète. Le ravin accidenté, entouré d’une clôture métallique semble menaçant. Dans la grisaille matinale, elle hume l’air et l’odeur de décomposition des feuilles au sol la prend à la gorge. Toute tremblante, le cœur affolé, elle se met à haleter et heureusement la buée qui sort de sa bouche la distrait et lui permet de se calmer. Comme tous les enfants, elle s’amuse à jouer avec les vapeurs qui se perdent dans l’atmosphère humide.  

Rapidement lassée par cette nouveauté, elle avance lentement et bifurque sur la gauche vers un bosquet de trembles où quelques feuilles jaunes résistent sur les branches nues. Soudain, une bourrasque emporte le feuillage dans une danse folle et elle sourit en voyant tourbillonner des milliers de pépites dorées. En courant au milieu de ces rideaux de paillettes d’or, son regard remarque un trou dans le bas de la clôture et un sentier dans le tapis cuivré qui coure vers les cèdres au bas d’un escarpement rocheux. Intriguée, elle suit le tracé qui s’interrompt devant une tanière, qui lui rappelle les images du livre de conte Alice au pays des merveilles. L’ouverture est trop petite pour qu’elle y pénètre debout, mais elle n’hésite pas une minute pour s’agenouiller et se glisser à l’intérieur. Rapidement, le corridor s’élargit, et elle se retrouve dans une caverne spacieuse éclairée par un trou dans la paroi du fond. D’abord aveuglée par la noirceur des lieux, elle repère des os sur la droite et un nid sur la gauche. Un animal vit dans sa caverne secrète. Elle s’assoit sur une grosse pierre et constate qu’il fait beaucoup plus chaud qu’au-dehors. Après être ressortie, elle se cache derrière les cèdres et attend le seigneur de la cour. Une heure plus tard, elle voit enfin que le grillage bouge au-dessus de la fente de la clôture. En écartant doucement les branches du conifère, elle aperçoit… un loup… non… un renard… non un coyote, oui c’est cela.

L’animal renifle le sol et marche vers sa tanière avec appréhension. À l’entrée, il hésite. Tous ses sens l’avertissent de fuir, mais son refuge est trop douillet pour être abandonné. Il fonce avec courage. Quelqu’un est passé avant lui, mais heureusement il n’est plus là. La grotte est son territoire, l’intrus ne sera pas toléré.

Au-dehors, Ondine tout excitée, décide d’apprivoiser son petit coyote qu’elle baptise Coyo.

Comme par magie, la cour inhospitalière devient accueillante. Les feuilles mortes se métamorphosent en un tapis moelleux où avec ses bottes de sept lieux, elle danse en faisant voler dans les airs des centaines de papillons multicolores. L’escarpement et les cèdres se transforment en une forêt enchantée, où elle vivra désormais avec Coyo le magnifique.

Assise à la table de pique-nique, elle échafaude mille plans d’action, et surtout comment réussir à agir sans l’intervention des adultes qui ne comprennent jamais rien. Elle doit apprivoiser son nouvel ami d’ici un mois, car elle déménage chez grand-mère à la fin de novembre. Coyo doit absolument la suivre. Grand-mère est la seule adulte qui permettra ce type d’amitié. La seule en qui elle a confiance… Enfin, plus confiance.

Tous les jours, Coyo quitte la cour la nuit pour aller chasser. Il est de retour vers 7 h. Il repart vers midi et revient vers 2 h pour une sieste bien méritée. Après deux semaines de gâteries à son retour au ravin, le coyote mange son poulet, son bœuf et sa truite dans la main d’Ondine. Le vrai défi consiste à tolérer sa présence dans la tanière. Il doit accepter qu’il n’a rien à craindre de cette femelle, même s’il évite systématiquement les humains depuis sa naissance. Il doit considérer Ondine comme un membre de sa meute.

La veille du départ pour Gatineau, Ondine attire son ami à l’arrière de la remorque et l’enferme dans une cage métallique. Le matin suivant, ils quittent la demeure de son cousin et arrivent sans encombre à destination. Le véhicule est remisé dans la cour.

Ondine court ouvrir la remorque. Coyo est devenu complètement fou. Ondine ne reconnaît plus son ami. Apeurée, elle retourne à l’intérieur.

─ Grand-mère, Grand-mère ! Au secours, Coyo est très malade !

Géraldine surprise, ne comprends pas ce qui se passe.

─ Qui est Coyo ?

L’enfant en pleurs lui répond :

─ grand-mère, je crois que j’ai fait une erreur ! J’ai un ami coyote, que j’aime de tout mon cœur… il est dans la remorque… il semble fou et il tremble de tout son corps… Il faut le sauver !

─Un coyote, un vrai coyote ?

─Oui un vrai coyote.

─ Et ce… coyote est dans la remorque ?

─Oui, oui.

 La grand-mère incrédule, saisit la main de l’enfant et d’un pas décidé se dirige vers la remorque et… entend un vacarme qui lui fait comprendre qu’il y a bien un animal à l’intérieur.

─ Pourquoi Coyo ne sort-il pas de la remorque ?

─ Il est dans une cage.

─Tu as enfermé un pauvre animal sauvage dans une cage ?

─Je ne voulais pas qu’il se blesse.

─Tu retournes dans la maison tout de suite. Je ne suis pas contente alors tu obéis sans rechigner.

La femme met des bottes hautes, des gants, remplit une écuelle d’eau près de la porte, retourne dans la maison et regarde sa petite fille.

─Tu l’as nourri avec du bœuf, du poisson ? On ne nourrit jamais un animal sauvage Ondine.

Elle prend du bœuf haché et le met dans une écuelle.

─Je te défends de sortir, regarde par la porte-fenêtre.

Elle avance lentement vers la cage où l’animal complètement affolé se jette sur les barreaux.

─Doux Coyo… je vais ouvrir.

Elle ouvre doucement, s’éloigne rapidement et entre dans la maison où Ondine l’attend.

L’animal ne bouge pas. Puis doucement, il sort de la cage et court en dehors de la remorque. Il boit avidement l’eau et se dirige vers la nourriture qu’il engloutit.

─ Grand-mère, depuis la mort de papa et de maman, Coyo a été mon ami, je ne crois pas que je pourrais vivre sans lui.

─ Ondine, ton coyloup est un animal sauvage, qui a besoin d’un territoire, de liberté et d’espace. Il t’aime beaucoup, mais il ne peut pas vivre dans une maison… Tu comprends.

─ Un coyloup… ?

─ Coyo n’est pas un simple coyote, mais le fruit d’un croisement entre une louve et un coyote, un phénomène unique en Amérique du Nord. Je suis biologiste, et même s’il a le museau et les oreilles d’un coyote, il est plus massif qu’un coyote.

Tu veux son bonheur ?

─ Oui. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

─ Lui rendre sa liberté.

─ Non il va disparaître comme papa et maman !

─ Voilà ce que je suggère. On ouvre la porte sur le ravin et on le laisse partir. Tu promets de ne pas essayer de le retrouver. Si c’est ton ami, il va revenir.

Comme il faut battre le fer quand il est chaud, elle sort en intimant à Ondine de rester à l’intérieur, traverse la cour, ouvre la porte et regagne la sécurité de la cuisine. Coyo hésite, regarde Ondine derrière la vitre, puis la porte ouverte. À la grande surprise de Géraldine, il avance vers la galerie, s’assoit devant l’enfant qu’il fixe pendant de longues minutes et lèche la vitre où la petite fille en pleure, a posé sa main en signe d’au revoir, puis sans aucune hésitation, s’élance avec grâce et agilité vers la liberté.

─ Tu as raison, mon amour, il t’aime beaucoup. On va l’attendre tous les jours. On est d’accord, on ouvre la barrière seulement quand je suis présente. Tu peux lui donner des gâteries, mais pas le nourrir.

Une semaine passe sans que Coyo donne signe de vie. Puis un matin, au soulagement de la grand-mère, il s’avance très doucement vers l’enfant qui se balance. Sous la supervision d’un adulte, l’enfant et le coyloup jouent et semblent s’entendre comme larrons en foire.

Soudain, une belle femelle apparaît devant la porte et Coyo, après avoir léché la main d’Ondine, quitte rapidement les lieux.

─ Un vrai bourreau des cœurs, ton Coyo ! Il a déjà trouvé une belle femelle. Regarde Ondine, il neige !

─ Comme c’est beau !

─ Ta première neige !

L’enfant les yeux remplis d’étoiles, sourit aux anges et s’exclame comme seuls les enfants savent le faire :

─ je t’aime grand-mère !

─ Moi aussi, mon ange.

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1 Commentaire

  • Gaëtane Lapointe
    décembre 13, 2020 at 9:32

    J’ai toujours aimé nourrir les chiens errants. Petite j’avais apprivoisé leurs grand-parents.
    Maintenant, je surveille un jeune enfant flatter un gros chien noir et blanc.
    Le vent raconte que ses ancêtres étaient des loups et d’autres des coyotes
    L’ADN du coy-loup est encore dans les veines de tous les chiens du temps présent.

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