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Nouvelles

Les jardins de Blanche

Une nouvelle toute en poésie, qui traite de l’importance d’avoir en nous un jardin extraordinaire à la manière de Trenet.

Le champ de glaise

Lorsque son mari l’amena pour la première fois voir le terrain qu’il avait acheté pour construire leur maison, Blanche avait surtout noté l’emplacement près de l’autoroute et la facilité d’accès. Par contre, une semaine plus tard, elle y était retournée seule pour en évaluer le potentiel et voir quel genre de défis elle aurait à relever. Comme toujours, lorsqu’elle s’engageait dans une nouvelle aventure, elle pénétra profondément sur les lieux, s’assit en tailleur, ferma les yeux et huma l’air plusieurs fois avant d’entrer en osmose avec son environnement.

L’immense chêne centenaire qui poussait de l’autre côté du ravin longeant la gauche du terrain murmura lentement comme seuls les patriarches savent le faire :

─ Cette terre abandonnée a jadis été en friche et cultivée, mais désormais c’est le domaine de la glaise qui, faute d’avoir été retournée chaque printemps est devenue aussi dure que le ciment des hommes. Même si le ravin permet à de nombreux animaux d’accéder à la plaine, très peu y viennent et dans le pâturage clôturé derrière moi, les chevaux sont nourris et abreuvés mécaniquement. Il te faudra beaucoup de courage et d’ingéniosité pour transformer ce champ de mauvaises herbes en un jardin.

─ Y a-t’il de l’eau sur mon lopin?

─ Oui, il y a même une source à dix pieds d’où tu es assise, mais il faudra trouver la veine principale et creuser très profondément.

Le vent du Nord vint caresser son visage et lui souffla à l’oreille :

─ Fille d’Ève, ne t’en fais pas, tu feras de ce lieu ton jardin secret, un lieu enchanteur et magique, où tu pourras te reconstruire et t’abriter des dangers du monde.

Grâce à ce médium entre son présent et l’avenir, elle sut que tout irait bien, par contre, comme la voix était sourde et caverneuse, elle comprit tout de suite que l’aventure exigerait beaucoup de travail et d’énergie.

L’été étant déjà bien entamé, si elle voulait creuser un puits artésien, il fallait commencer le forage rapidement. Elle choisit la compagnie qui avait produit les puits des terrains avoisinants. En citadine, elle suggéra un emplacement parallèle à la rue et centré. Le propriétaire de la compagnie de forage, amusé, lui suggéra plutôt un enlignement avec la veine principale. Elle se souvint alors du conseil du chêne et accepta sans hésiter. Lorsque l’eau jaillit en fin d’après- midi, il confirma que le débit était assez important pour fournir toutes les maisons du quartier. Où il y a de l’eau, il y a de la vie. Le projet de jardin était assuré.

En début d’automne, un plan de maison fut choisi et elle put le commander. Un constructeur fut engagé, des devis de finition établis et elle amorça la supervision du chantier. Encore une fois, la fille de la ville aurait aligné la maison sur la rue, mais le constructeur lui suggéra de suivre le soleil afin que la lumière puise entrer au maximum tout au long de l’hiver. La maison fut enfin prête à être habitée fin décembre et le projet de jardin dut attendre au printemps suivant.

Lorsque, enfin, le printemps se montra le bout du nez, et que le ciel sembla pleurer de joie sous la pluie délicieuse qui, tous les matins, faisait fondre le tapis de gelée blanche qui recouvrait le champ, un spectacle de pure désolation s’offrit à sa vue. Un champ de boue jonché de débris s’étendait sous le regard désolé de la nouvelle propriétaire. Même si le soleil caressait de nouveau la nature avec tendresse, et que les insectes et les animaux sortaient joyeusement de leurs tanières, la maison moderne et carrée s’élevait, solitaire sur une sorte de dépotoir à ciel ouvert.

Après quelques jours de beau temps, elle chaussa ses bottes de travail, traversa tout le terrain et s’assit sur une bûche le long de l’enclos où gambadaient des chevaux, crinières au vent. Les nouveaux locataires du chêne lui firent savoir qu’elle n’était pas la bienvenue en croassant, mais la belle les ignora. Un couple de corneilles logeait désormais dans un nœud imposant du chêne et dame Mutine faisait déjà la loi au nid familial. Pour l’heure, Blanche, sous la caresse du soleil printanier, fermait les yeux en imaginant un jardin. La citadine bifurqua vers les chemins de traverse de son imagination pour grimper vers les hauteurs de la ramure du chêne afin d’avoir une vision différente de son entourage et de plonger dans les eaux profondes de sa créativité. Là-haut, le vent du Nord lui permit de se ressourcer à la fontaine de jouvence de ses rêves et de ses souvenirs d’enfance. Entre deux nuages, elle entrevit une belle rocaille, un jardin d’eau, des allées fleuries et odorantes sillonnant l’avant et l’arrière de la propriété où toute une faune joyeuse s’installait successivement. Doucement, elle revint au bercail, et comme les rêves donnent du travail, elle commença par s’équiper d’une brouette rouge, d’un tracteur et de tout l’outillage de base.

Même si elle était courageuse, elle savait que le courage n’est rien sans la réflexion. Elle suivit donc un cours en design paysager et élabora soigneusement les grandes lignes directrices du concept de son jardin. Pour économiser, elle acheta ses vivaces dans les nombreux catalogues spécialisés.

Même si les étoiles brillent de mille feux dans la campagne, et que les soirs de pleine lune, on se croirait invité à un bal musette scintillant, il fallut installer en bordure du terrain des colonnes de briques surmontées d’un lampadaire pour diriger les conducteurs les jours de brume et les soirs de tempête. Comme le sol compact ne respirait plus depuis de nombreuses années, on invita un vieux fermier à labourer tout le terrain afin d’introduire dans les sillons du sable et des matériaux meubles. Tout ébaubis par ce changement, de nombreux insectes déménagèrent leurs pénates et les lombrics sillonnèrent allégrement les longues tranchées. Comme la nuit est le monde des choses, dès le crépuscule, on pouvait entendre la terre gémir de plaisir, voir un léger halo de brume s’élever au-dessus des sillons et sentir les racines des plantes s’étirer langoureusement dans la terre capiteuse. Après la pluie, les rouges-gorges et les mésanges vinrent festoyer au sol. Avec le temps, les conifères accueillirent de nombreuses couvées, la haie de chèvrefeuilles en fleur bourdonna d’activités et des colonies entières de fourmis s’établirent dans les haies de pivoines. Les pluviers kildir camouflés dans les galets des plates-bandes observaient Blanche jardiner en couvant sereinement, car tous les habitants savaient quelle était la muse et l’artisane de cette merveilleuse transformation.

À l’avant, on planta une allée de pivoines menant au perron ombragé par un immense pommetier pleureur odorant au printemps et couvert de fruits à l’automne. On installa tout le long du chemin de pierres menant au garage une haie de rosiers et de lilas, et de l’autre côté, une platebande d’hémérocalles ombragées par des amélanchiers en fleur au début de l’été. 

Dix ans après la construction de la maison, le champ inculte s’était transformé en un havre de paix, parfumé par plus d’une centaine de rosiers, des dizaines de lilas, où fleurissaient en permanence des fleurs capiteuses, le tout complété par des conifères et des arbres judicieusement plantés pour apporter aux occupants de l’intimité, de l’ombrage et une barrière aux vents puissants venant du Parc.

Stonehenge

Un soir étoilé, assise sur le perron à l’avant de la maison, les mains sur le bois humide et les yeux perdus dans la voûte céleste, elle imagina un jardin flottant sur un muret de grosses pierres tout enveloppé de couleurs pastel en été et de couleurs vives à l’automne. 

Blanche désirait un coin tranquille où elle pourrait contempler la montagne du parc et rêver en solitaire sous les arbres, entourée d’une rocaille fleurie. Elle visita plusieurs carrières, et dut reconnaitre qu’elle n’avait pas les moyens de ses ambitions. Lorsqu’un jour… en conduisant, elle vit qu’on dynamitait un site et que de nombreux camions en sortaient pour transporter toutes ces immenses roches. Elle contacta le responsable, lui offrant de déposer deux camions chez elle, car elle demeurait à mi-chemin entre le site de dynamitage et la carrière. On lui livra trois camions remplis de roches immenses. Elle engagea le roi de la petite pelle mécanique qui déposa chaque pierre avec précision en suivant méticuleusement ses instructions. Un immense triangle bordé d’un muret de quatre pieds de haut s’éleva bientôt. Trois belles marches où l’on pouvait s’asseoir  donnaient accès à l’intérieur de ce petit fort. Blanche le remplit de tous les déchets organiques entassés à la limite du terrain et ajouta un voyage de terre. Avec le surplus de pierres plates, elle entoura les marches d’un patio rond. Deux beaux érables encadrant le patio accueillaient les visiteurs qui, en montant les marches, découvraient un petit coin pour rêver et flâner entouré de lilas de Corée et de conifères odorants. Il ne fallut pas longtemps pour que les marmottes et les mulots viennent s’installer dans ce condo de rêve. Baptisée Stonehenge, la rocaille devint le repaire des oiseaux, des rongeurs et des cerfs de passage. Lorsque les arbres atteignirent une dizaine de pieds et que leur ramure couvrit toute la rocaille, Blanche s’y réfugia souvent quand elle avait besoin de grand air et de solitude. On entendait bien le passage des voitures de l’autoroute aux heures de pointe, mais tôt le matin, au crépuscule et sous les étoiles, le vent et la montagne régnaient sur ce petit sous-bois enchanteur.  

Le jardin d’eau

Comme les bons travailleurs ont toujours le sentiment qu’ils pourraient travailler davantage, Blanche désirait un jardin d’eau dans la cour arrière. Cette amoureuse des oiseaux voulait plus que tout, un endroit où les grands hérons, la sauvagine et des escadrilles d’hirondelles puissent l’accompagner dans ses rêveries solitaires. Pour elle, un monde sans oiseaux était terne, silencieux, vide et incertain. Lors de ses randonnés, elle était toujours touchée par l’énergie, l’entrain ou le courage des oiseaux.

Durant ses nombreux safaris-photos, elle avait admiré les grands hérons qui étaient pour elle l’essence même de la liberté individuelle. Comme eux, elle aurait aimé fendre l’air sans aucun repaire, exister dans l’absolu et faire en sorte que le ciel lui appartienne pour être citoyenne du monde.

Elle adorait la sauvagine de nos lacs qui vit entre le ciel et l’eau, championne des longues distances.

Après avoir reconfiguré plusieurs fois la cour dans son imaginaire, elle créa un oasis minuscule qui allait devenir un sanctuaire pour elle et la faune ailée.

Ce qui aurait pu n’être qu’une piscine aseptisée sans âme allait prendre la forme d’un étang secret qui, chaque matin, à la barre du jour, présentait un visage différent et des acteurs surprenants.

La reine de ce petit paradis était sans contredit Chloé, le braque allemand de Blanche. Il n’y avait rien de plus beau, au petit matin, que la jeune femelle en arrêt, museau au vent, patte repliée, queue pointée et regard d’or scrutant l’horizon.

Dès la première saison, conquise par la magie du lieu, une jeune femelle colvert inexpérimentée avait pondu ses œufs dans une plate-bande d’iris barbus, et toutes les saisons suivantes, le couple revint patauger et se faire chauffer sur le trottoir de la piscine quand Chloé était absente.

Pendant plusieurs années, des escadrilles d’hirondelles en formations serrées vinrent boire à la surface de l’eau.

Plus de trente ans s’étaient écoulés, le jardin mature était devenu un refuge et une habitude.

Le grand dérangement

Pourtant, un beau matin d’automne, le vent du Nord l’informa que le destin viendrait bientôt frapper à sa porte et qu’elle devrait quitter son havre de paix. Comme il avait toujours raison, le destin, sans préavis, imposa un futur irréversible et Blanche quitta rapidement son jardin qui en un ultime au revoir lui offrit une floraison exceptionnelle.

Blanche, accompagnée de Chloé, s’en retourna en ville, mais le vent du Nord lui réservait une surprise de taille. Au beau milieu du béton du centre ville, à quelques pieds de son domicile, il y avait une enclave sauvage, impropre à l’occupation humaine. Tous les matins, à l’aube, Chloé l’entraînait sur le sentier sinueux à la chasse aux écureuils et aux lièvres.

Au cours de sa marche quotidienne sur la falaise surplombant la ville, à l’ombre des grands cèdres, elle s’assoyait souvent pour contempler le crépuscule qui descendait sur la montagne violette. Le vent du Nord, complice de longue date, lui donna un conseil judicieux :

─ N’oublie pas que le destin n’est pas nécessairement une chaîne et que l’hiver de ta vie peut devenir ton second printemps.

 Blanche sourit et se souvint des mots d’une chanson de Moustaki :

─ Il y avait un jardin qu’on appelait la terre…

Il y avait tant de jardins merveilleux à découvrir.

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