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Cette nouvelle a été inspirée par la série Les femmes oiseaux. Une rêverie autobiographique.

Les derniers clients s’emmitouflent frileusement dans leur manteau et, chaque fois que la grande porte de bois sculptée s’ouvre, le vent hurle en s’engouffrant rageusement dans les moindres recoins. Dehors, la poudrerie de la tempête a encore augmenté et le boulevard est désert. Amasa, derrière le comptoir, ferme le livre des réservations et se réjouit en pensant qu’elle n’a qu’à traverser la rue pour retourner chez elle. 

La journée a été bruyante, les clients exigeants et difficiles et le personnel impatient. Elle enlève rapidement ses souliers trop serrés et tire sur ses bottes pour faire entrer ses pieds enflés. Comme un zombie, elle arpente les nombreuses salles du restaurant suivant scrupuleusement les étapes de la tournée de fermeture quotidienne.

On entend la porte arrière claquer lorsque le dernier employé quitte la cuisine.

─ Merci, Antoine, pour ta patience et ton doigté.

─ C’est mon travail… et comme toujours, vous m’avez appuyé. Vous êtes la patronne idéale, Madame. Bonne nuit, ne vous inquiétez pas, je vais fermer.

Très lasse, Amasa sort dans la tempête et traverse la rue enneigée vers une luxueuse demeure ensevelie sous un coussin blanc, presque invisible sous les violentes rafales du blizzard. Elle enjambe le banc de neige au bas de l’escalier menant directement à une imposante porte d’acajou. Une fois entrée, appuyée contre la porte, le silence de la résidence endormie la remplie d’aise et, en fermant les yeux, elle goûte ce moment de solitude et de silence après une journée de courbettes et de diplomatie dans une ambiance confinée et bruyante.

Parcourant du regard les pièces de la vaste demeure, elle doit avouer que la seule qualité de cette maison respirant à plein nez le nouveau riche, au mobilier imposant et tape-à-l’œil que son mari lui a imposé, est l’atmosphère zen que ces grande pièces dégagent sous l’éclairage feutré, laissé par les domestiques en fin de journée pour ses retours tardifs du travail. Même les dragons rouges de la tapisserie du hall d’entrée semblent danser et musarder sur un océan de courbes argentées.

Arrivée au deuxième étage, elle hésite, porte la main à la petite clé dorée accrochée à une chaîne délicate qu’elle porte au poignet et décide d’aller se ressourcer au troisième.

Elle ouvre la porte de son antre et la referme en mettant le loquet en signe de possession. Elle est chez elle, dans la seule pièce de la maison où personne d’autre qu’elle n’entre. Elle retire tous ses vêtements et ses chaussures, enfile un des yukatas accrochés dans l’antichambre, fait glisser les deux panneaux d’entrée et ouvre l’éclairage tamisé de la pièce de méditation sous les combles où elle vient retrouver la paix intérieure et oublier les humiliations quotidiennes infligées par son mari. Avec la complicité de son père, cette pièce arrachée après de nombreux mois de négociations âpres et crève-cœur, lui a permis de rester vivante. Dénudée, entourée de toiles translucides représentant les jardins de son enfance à la saison des cerisiers et des pruniers en fleur, le décor envoûtant, de conception numérique lui permet d’être de retour à l’étang et satisfaire sa nature contemplative. Elle s’agenouille sur le tatami devant la table basse que sa mère lui a donnée en cadeau de noces et passe la main sur la patine du bois laqué incrusté d’écailles représentant la maison de campagne familiale entourée de ses jardins. Ayant satisfait au rituel d’entrée, elle ferme les yeux, et entre en méditation.

Elle se revoit trente ans plus tôt, après un an de mariage, enceinte de huit mois, espérant que l’arrivée d’un fils satisfera et adoucira le caractère égoïste et manipulateur de son nouveau mari. Malheureusement, la nature profonde d’une personne ne change jamais, elle se révèle avec le temps et tous les mensonges et les caprices prennent racine.

Après plusieurs années de souffrance, on se rend compte que ce n’est pas l’amour qui fait souffrir mais son absence. L’homme qui, au début, donnait l’impression d’être bon, posé, et sérieux, s’est avéré être un menteur et un manipulateur chronique. Si le contact humain peut donner la vie, celui d’un homme narcissique profondément convaincu de sa supériorité devient un combat de tous les instants où tranquillement, par degré, il détruit et sape toutes vos assisses. Il a toujours raison, il tisse sa toile et plus vous résistez, plus vous vous empêtrez. Plus vous donnez, plus il en demande, c’est un trou noir sans limite. Pour survivre, il faut jouer selon ses règles.

Amasa a donc appris à ne jamais commenter les actions et les opinions du maître de maison, à accepter toutes ses directives, à recevoir ses amis et sa famille avec efficacité, et, finalement, à demander à sa sœur et à son père de l’aider à survivre.

Elle a accepté de travailler au restaurant pour remplacer une employée, et, au fil du temps, il n’a jamais engagé personne en prétextant qu’elle était irremplaçable. Au début, elle a été fière de son efficacité, mais le temps et les conditions de travail, tel un tombeau en marche, l’ont desséchée, vidée de l’intérieur.

Toujours jolie, les traits reconnaissables, elle donne le change, mais à genoux dans sa pièce, elle sait que seule la solitude peut la sauver, surtout depuis que son père est mort. 

Ayant retrouvé sa paix intérieure, elle quitte la pièce et descend au deuxième pour se coucher dans la chambre conjugale vide de toutes harmonies psychologiques et émotionnelles, froide comme un sarcophage doré. Elle est revenue dans le monde des vampires. Couchée dans les draps de satin que son époux affectionne, épuisée, elle sombre dans un profond sommeil.

Au matin, un ciel bleu sans nuage accueille Amasa à son réveil.

8 heures 30

Amasa et son mari déjeunent dans la salle à manger.

─ Tu as reçu une lettre de ta sœur.

─ C’était prévisible, après le décès de père.

Elle prend l’enveloppe sur la table et, au moment de l’ouvrir, s’aperçoit qu’elle a été décachetée.

─ Je voulais m’assurer que ce n’était pas de mauvaises nouvelles.

─ Bien sûr, je comprends.

Elle ouvre le pli et lit la missive qui l’invite chez sa sœur afin que les trois sœurs puissent prendre connaissance en toute quiétude du dernier message laissé par leur père.

─ Je te permets d’y aller, je vais m’occuper du restaurant.

─ Tu es bien bon. Je partirai vers
dix heures après le déjeuner.

Son mari quitte la salle à manger et la domestique enlève le couvert.

─ La lettre est arrivée ce matin?

Domestique :

─ Non, il y a deux jours, Madame. Monsieur a sans doute eu besoin d’une journée ou deux pour décider s’il vous autorisait à quitter la maison seule. J’ai pris la liberté de descendre votre valise, elle est dans votre chambre. Voulez-vous de l’aide pour faire vos bagages?

─ Non merci.

─ Monsieur a demandé à Joseph de revenir pour vous conduire chez votre sœur. Quel homme attentionné.

Amasa soupire et monte se préparer.

À 10 heures pile, malgré la neige laissée par la tempête, Joseph attend devant la porte. Amasa quitte la maison avec plaisir. Il y a une éternité qu’elle n’a pas vu ses sœurs, et plus d’un siècle, qu’on lui a permis de coucher en dehors du domicile conjugal. Une fois descendue de la voiture, elle la regarde s’éloigner et se dit à elle-même : je suppose que du point de vue d’Akihiko je suis une femme comblée, je dirais plutôt une femme surveillée et contrôlée. Une pièce de monnaie a toujours deux faces et la réalité peut prendre l’aspect d’une parodie ou d’un drame selon celui ou celle qui la raconte.

Elle contemple avec ravissement le petit bungalow de sa sœur et enjambe le banc de neige devant l’entrée.

Avec émotion, elle appuie sur la sonnette et attend impatiemment l’arrivée d’Ayono. Atsu ouvre la porte.

─ Aiko vient juste d’arriver et ta sœur m’envoie t’accueillir. Donne-moi ton manteau, je vais porter ta valise dans la chambre. Tes sœurs sont dans le salon de thé. Tu connais le chemin.

─ Merci.

Elle traverse la maison avec émotion et tourne sur la gauche. Les deux sœurs discutent au centre du salon de thé. Elle cogne légèrement sur le mur pour signaler sa présence.

Les sœurs pivotent simultanément sur elles-mêmes et Ayono, souriante, annonce :

─ J’ai envoyé les enfants chez ma belle-sœur pour la fin de semaine, nous avons la maison à nous.

─ Mesdames, je nettoie les allées et je quitte pour le bureau. Dimanche est la journée idéale pour faire avancer les dossiers. Vous voir toutes les trois ensemble dans le salon de thé me ravie. Il y a trop longtemps que cela n’était pas arrivé.

Ayono, rayonnante, avec son regard métissé, trahissant des origines eurasiennes, accueille Amasa, tandis qu’Aiko la serre dans ses bras.

─ Cela fait trop longtemps que je ne t’ai pas vue. Tu n’as pas changé.

─ En surface peut-être.

─ Notre jardin sacré ne change jamais, il devient discret, mais comme le printemps, il n’aspire qu’à renaître. Tu te souviens du cerisier que père avait planté à ton départ pour le Canada. Il y a deux ans, il a arrêté de fleurir et, ce printemps, il était de nouveau tout en fleurs. Père disait qu’il avait espoir de te revoir.

─ Père faisait des miracles dans un jardin.

─ Tu as raison, mais il savait aussi écouter ce que la nature lui confiait.

─ Il a toujours été convaincu que les arbres parlent et que leur enseignement contient la sagesse et la clairvoyance du Créateur.

─ Il a beaucoup médité sous ton arbre.

De la surprise passe dans le regard d’Amasa.

─ Malgré l’éloignement, je crois que nous sommes toujours restés en contact. Il y a toujours eu entre nous une sorte de télépathie. J’ai rêvé de père au moment où il nous a quittées. Et en ce moment même, je sens sa présence et sa bonté dans la pièce. Pas vous?

Les deux sœurs acquiescent de la tête.

─ On peut monter, tout est prêt. Atsu a terminé le salon des ancêtres hier en pleine nuit. Nous sommes très fiers du résultat. Tu va reconnaître certains éléments de celui de père. Suivez-moi.

Les trois sœurs montent à l’étage.

─ Attends-toi à une splendeur.

La porte s’ouvre sur une grande pièce au toit cathédral en bois reprenant la disposition des meubles du salon de Tokyo. Les trois sœurs avancent lentement avec respect et émotion au centre de la pièce.

Amasa, complètement subjuguée, sourit tendrement en apercevant une armure de Samouraï sur un piédestal.

─ C’est bien elle?

─ C’est l’armure de père. Elle est arrivée du Japon il y a deux semaines. Nous avons engagé un spécialiste pour la monter et la mettre en place. Il l’a léguée à mon deuxième fils.

─ Ton fils a suivi son enseignement, il était tellement fier de ses progrès. Cet endroit est magique.

Amasa s’agenouille devant l’armure et prie en silence.

Elle se relève et les trois sœurs s’assoient autour de la table.

─ Comme tu es l’hôtesse, je te remets le premier paquet et ta lettre de père.

Elle dépose devant Ayono un gros cube en soie accompagné d’une boîte en laque incrustée de pierres précieuses.

─ C’est ce que je crois?

─ C’est le kimono d’apparat de mère et sa boîte pour les parures de tête.

─ Je ne vais pas l’ouvrir car je sais que je ne pourrai pas le refaire sans aide.

Elle ouvre la boîte et, immédiatement, des images de sa mère choisissant des parures remontent à la surface. Des larmes coulent doucement sur ses joues alors que les images chéries s’estompent.

Aiko lui tend un parchemin en papier de riz. Ayono lit lentement le dernier message de son père.

─ Père me remercie de lui avoir donné plusieurs petits-fils qui ont illuminé ses dernières années.

Aiko tend une longue boîte en soie verte à Amasa.

─ Voici pour toi.

─ C’est l’ombrelle de maman?

Aiko acquiesce.

Amasa ouvre la boîte, sort une ombrelle somptueuse avec un manche sculpté. Elle ouvre l’ombrelle dessinée à la main et le temps n’existe plus. Elle se retrouve dans les jardins de la maison de campagne dessinés et conçus par sa mère et elle. Elle entend le ruisseau et les oiseaux, hume le parfum des cerisiers et des pivoines, elle est de retour.

─ Si je suis ici aujourd’hui, c’est pour accomplir la promesse faite à père sur son lit de mort. Tous ces objets auraient pu être livrés. Père ne voulait pas partir sans que je lui aie promis de te remettre cette lettre en mains propres.

Amasa, intriguée, regarde Ayono :

─ Tu es au courant?

─ Oui… Tout ton courrier est ouvert avant que tu le reçoives. Je ne peux jamais te voir sans la présence d’un domestique dans la même pièce. Tu ne peux jamais sortir sans ton mari. Au restaurant, c’est la même chose.

Ton mari n’a pas voulu que tu assistes aux obsèques pour ne pas payer le transport. Lundi prochain, il recevra une convocation d’un avocat mandaté par père. Lis la lettre…

Amasa ouvre la lettre en tremblant…

Chère Amasa,

Ta mère et moi, qui tíavons conseillée de marier Akihiko, avons beaucoup de remords, car ce que nous prenions pour un sens du devoir et de l’ambition, étaient en fait de la cupidité, de l’égoïsme et une absence totale d’altruisme.

Pendant trente ans, ma petite fille généreuse, si éprise de beauté et aspirant à une vie contemplative, a subi l’intransigeance d’un époux jaloux qui la fait vivre dans un environnement à sa convenance, et l’a coupée de ses amies et de sa famille.

Ma petite fleur honnête et authentique, a du vivre dans le mensonge et la sécheresse de sa belle-famille.

Pardon, mon enfant. J’ai mis en place, chez le notaire, ce qu’il fallait pour que ton mari te laisse partir et te laisse voir ton fils. J’ai accumulé un dossier sur ton mari. J’ai des informations qui, une fois divulguées, le mettraient en très mauvaise posture. Ta sœur m’a fait lire tes lettres et je sais que ce mariage est devenu une prison.

Si tu le veux, tu peux prendre l’avion avec ta sœur ce soir et vivre à nouveau dans la maison de campagne familiale de ton enfance.

Ton père qui t’aime

Muette, et surprise, elle reste immobile, puis ses yeux coulent doucement, sans sanglots, telle une bruine continue qui tranquillement caresse le désert intérieur qui l’habite depuis trop longtemps.

Elle lève la tête… et se tourne vers ses deux sœurs

─ Il veut que je quitte mon mari et que je retourne au Japon…

─ Et…?

─ Je repars avec toi. J’ai envie d’être vivante encore une fois avant de mourir.

─ Est-ce que tu veux qu’on t’accompagne pour prendre des choses?

─ Inutile. Je sais qu’il y a tout ce dont j’ai besoin au Japon.

Les trois sœurs complices, sans mot, se recueillent et, avant de faire les préparatifs du voyage, vivent ensemble une cérémonie du thé traditionnelle.

En sortant de la pièce, Aiko, timide :

─ Un Samouraï ne pouvait pas abandonner sa fille. Père a mené son dernier combat pour t’accorder une nouvelle vie. Je suis honorée de pouvoir te rendre ta liberté.

Ayono prend son cellulaire :

─ Chéri, est-ce que tu peux venir à la maison et nous conduire à l’aéroport? Oui, Amasa a droit à une seconde vie.

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2 Commentaire

  • Francine
    juillet 20, 2021 at 8:24

    Belle écriture qui reflète malheureusement souvent une réalité familiale.

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  • Gaëtane Lapointe
    juillet 22, 2021 at 6:05

    La vie des femmes oiseaux est dirigée par les exigences de la nature. On reconnaît leurs grandes sensibilités par la beauté de plumes d’oiseaux exotiques volant sur leurs chapeaux.

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