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La gloire de ma mère

Cette nouvelle témoigne d’un moment privilégié de mon enfance, vécu dans un cadre idyllique.

Je suis de mon enfance comme d’un pays.

Antoine de Saint-Exupéry.

Les souliers dans les mains, marchant lentement en pieds de bas pour ne pas faire craquer le plancher de bois, les deux frères habituellement très bruyants longent les murs tels deux fantômes.

Le premier ouvre précautionneusement la porte avant, en la remettant dans la main de son frère pendant qu’il manœuvre adroitement la porte moustiquaire. Les deux jeunes bougent tellement lentement qu’on dirait qu’ils exécutent un taïchi matinal.

Sur le balcon du chalet, leur père assis sur la première marche, fume sa première cigarette de la journée en sirotant un café noir dans une vieille tasse. Le regard encore tout barbouillé de sommeil, il contemple le fleuve encore sombre, il hume l’air salin, écoute le chant des oiseaux et le roulis des vagues, savourant ce moment de tranquillité loin des bouchons de l’heure de pointe, des klaxons et de la pollution citadine qui vous recouvre comme une chape de poussière noire.

Il se retourne à regret, pour accueillir silencieusement les deux jeunes en les encourageant à venir le rejoindre. Il tire rapidement les dernières pouffées de sa cigarette qu’il jette dans la canette sur le côté de l’escalier qu’il dissimule sous la véranda.

Dans un murmure, il leur demande :

─ Avez-vous mis les paniers dans le coffre de l’auto de Gilles?

─ Oui, c’est fait.

Au même moment, un homme et deux jeunes filles sortent du chalet voisin en grand silence.

─ Vous êtes prêts?

─ Oui, allons-y.

Le groupe s’ébranle rapidement en se dirigeant vers le stationnement commun. Ils s’engouffrent dans une Station wagon stationnée près de la sortie. Tranquillement, la voiture s’engage sur le sentier pour rejoindre la route principale.

Les quatre enfants assis sur la banquette arrière ont les yeux brillants de ceux qui partent à l’aventure. Les deux fillettes sortent fébrilement leurs chapeaux de coton car la journée promet d’être belle, ensoleillée et surtout chaude. Les garçons, l’air frondeur, jouent aux mauvais garçons en regardant leurs voisines de haut.

Gilles dit :

─ Une journée idéale! Les filles ont apporté le lunch et les limonades, j’ai pris deux bières pour nous.

Pierre dit :

─ Les gars, il faut mettre vos chapeaux, il va y avoir des mouches à chevreuil et il vaut mieux prévenir que guérir.

Les deux frères levant les yeux au ciel ouvrent lentement leur besace et prennent leur chapeau en coton aux motifs de camouflage.

Denis dit :

─ Tant qu’à se déguiser, je vais mettre mes lunettes de soleil.

Paul répond :

─ Bonne idée!

La voiture roule sur la route principale déserte en ce samedi matin, le fleuve majestueux brille de milles feux sous un soleil de juillet exceptionnel. En haut de la côte, on aperçoit le profil du snack-bar préféré des enfants. La voiture tourne dans le stationnement et toute la bande sort en se chamaillant.

─ On ne parle pas d’où on va, et si on vous demande des questions, on répond qu’on s’en va à la plage. Compris, ordonne Gilles.

─ Oui comme à chaque année! Répondent-ils en chœur.

Pierre ajoute :

─ Cela serait dommage que notre champ secret soit découvert et que quelqu’un passe avant nous. La récolte est tellement exceptionnelle.

La troupe s’engouffre rapidement dans le resto, les enfants s’assoient à une table dans le coin droit tandis que les deux adultes passent leur commande au comptoir.

La serveuse apporte les verres d’eau et verse du café bien chaud dans les tasses.

Paul et Denis jouent les grands frères indifférents, tandis que les deux sœurs comparent leurs lunettes de soleil en riant.

Pierre allume une cigarette et boit son café avec plaisir, tandis que Gilles taquine les garçons en leur retirant leur chapeau, ce qui provoque une courte échauffourée accompagnée par les cris de mécontentement des garçons et les moqueries des filles.

Déjà, la serveuse apporte les œufs et les toasts de chacun, le tout accompagné de bacon, de cretons et de fèves au lard. Les cris cessent immédiatement et tout ce beau monde fait honneur à son assiette dans un silence entrecoupé par des bruits de mastication et d’ustensiles qui s’entrechoquent.

La serveuse leur dit :

─ Bien de bonne heure pour une sortie familiale?

Trop occupés à dévorer le contenu de leur assiette, les enfants restent muets à la satisfaction de leur père.

Gilles répond :

─ On va à la pêche, on part de bonne heure, surtout qu’on veut attraper nous- même les appâts.

─ Même les petites princesses? répond
la serveuse.

Pierre pour rattraper le coup répond :

─ Moi et les garçons pêchons, les filles restent sur la plage.

─ Me semblait aussi, m’ont pas l’air du genre à pêcher celles-là, marmonne la serveuse en s’éloignant.

Gilles touche l’épaule de sa fille qui, insultée, allait répliquer, et elle se tait. 

Le repas terminé, un des pères se lève pour aller payer au comptoir, tandis que son compagnon invite toute la petite tribu à visiter les toilettes avant de reprendre la route.

La serveuse dit :

─ Il y a des toilettes publiques à la plage.

─ Oui je sais, mais avec des enfants on ne prend jamais assez de précautions, vous savez ce que c’est! répond Gilles.

─ C’est vrai, répond la serveuse.

Paul en entrant dans la voiture s’exclame :

─ Une vraie senteuse celle-là!

─ Tu me le dis! répond Gille.

Les enfants rassasiés rient à l’arrière et tous ont hâte d’arriver à destination pour commencer la récolte annuelle.

Gilles leur lance :

─ Le premier qui repère le panneau avec le symbole de chevreuil peut rester avec les adultes au feu de camp après le couvre-feu des enfants.

Les enfants scrutent l’accotement et Paul sort ses jumelles!

Les deux filles en même temps disent!

─ C’n’est pas juste!

Au même moment, Gilles crie :

─ Panneau en vue! Maintenant, la calvette est à moins de 400 mètres!

L’auto ralentit et tourne rapidement sur une calvette non entretenue qui semble mener nulle part.

Le conducteur bifurque légèrement sur la gauche et entre lentement dans un champ en se dirigeant vers la forêt de pins. Il s’arrête, et Gilles descend pour le guider. Il hésite, puis reconnaît les deux pins plus distancés qui marquent le début d’un sentier à travers le bois. Tout le monde descend et la voiture
suit Gilles.

On avance à pas de tortue dans un boisée magnifique. Le groupe marche sur un tapis d’aiguilles et, tandis que le champ en bordure de la route disparaît, les oiseaux recommencent à chanter. Sur la droite, de nombreux arbres gisent sur le sol, victimes des nombreuses tempêtes hivernales. Dans ce sous-bois couvert de mousse virevoltent de nombreux papillons et on entend les pics qui battent la mesure en jouant sur les troncs des couplets secs et saccadés. Les filles deviennent rêveuses et, comme à chaque année, elles vont porter des carottes aux lièvres qui vivent sous le grand pin à l’entrée du pays des fées. Même si leurs frères les taquinent à propos du pays des fées, ils aiment entendre les grands pins ronfler et découvrir les pistes de chevreuils, de renards et de ratons laveurs.

Paul demande :

─ As-tu vu, en plein milieu du sentier… un papillon… un insecte.

Denis, qui s’est couché par terre pour mieux voir, s’écrie :

─ Une grenouille multicolore!

Paul qui la rejoint :

─ Je sais ce que c’est! C’est une grenouille verte avec des problèmes de pigmentation, elle est jaune, bleu et rose.

─ Ce que c’est joli! dit Catherine.

─ Il n’y a qu’au pays des fées qu’on trouve des grenouilles arc-en-ciel.

Les garçons lèvent les yeux au ciel et demandent à leur père s’ils peuvent mettre la grenouille dans l’un des bocaux rempli d’herbe et muni d’un couvercle percé qu’ils emportent toujours en excursion.

Gilles dit :

─ Pas de problème, mais vous la nourrissez et vous la relâchez près de l’étang au chalet.

Pierre, qui a garé la voiture derrière un enchevêtrement d’arbres morts, rejoint le groupe.

─ On dîne au pays des fées sur le retour ou à la plage?

Les enfants en chœur répondent :

─ Au pays des fées!

Les pères sourient et toute la marmaille s’enfonce dans les bois, tandis que Pierre ramasse, près de la voiture, une voiturette pleine de gros paniers en bois.

Après une marche en forêt de trente minutes, on arrive à l’arrière d’un grand champ de blés d’Inde. Le groupe longe les épis et arrive enfin au champ de monsieur Tremblay. Chaque année, il invite ses amis à venir cueillir dans ce champ retiré ses nouvelles variétés, fruit d’une savante recherche étalée sur plus de cinq ans.

─ On marche dans les allées entre les rangs. On n’abîme pas les plans et on cueille les fruits délicatement, dit Gilles.

Tout le monde prend un grand panier, et chacun commence la cueillette en silence.

Les adultes progressent rapidement avec un rythme soutenu. Les garçons habituellement brouillons s’appliquent, tandis que les filles plus lentes déposent les fruits délicatement dans leur panier.

Deux heures plus tard, les adultes finissent leur deuxième panier, alors que les jeunes, après un gros panier, termine leur troisième bol.

Gilles en sueur dit :

─ Je crois que la récolte est suffisante et que ta mère sera très contente.

Pierre poursuit :

─ On ramasse tout. Catherine assure-toi qu’il ne traine rien dans les allées.

La fillette longe attentivement les allées à la recherche de débris et dit :

─ Des emballages de barres de chocolat! Je vais les ramasser même si ce n’est pas nous qui les avons oubliés.

─ Bravo ma fille! répond Gilles.

L’inspection terminée, les paniers sont entassés dans la brouette. Sous le soleil brûlant de midi, le groupe en sueur reprend lentement le chemin du retour.

Sous les grands pins, on débarque les victuailles du coffre et on installe avec précaution la récolte.

Les filles emportent leur sandwich et leur limonade vers un gros tronc couché près du grand pin.

Les garçons courent vers l’étang avec leur lunch pour voir si le rat musqué de l’an dernier est revenu, tandis que les deux pères, confortablement assis sur une buche débouchent leur bière.

─ Les garçons, vous restez sur la rive sud de l’étang pour que nous puissions vous voir! crie Pierre.

Les garçons, qui sont déjà rendu à l’étang répondent :

─ Promis!

─ Le rat musqué vient de plonger! Super! Je crois que je sais où est le trou d’entrée de son terrier, dit Denis.

Les bières et les lunches sont rapidement engloutis, et comme soudain le vent s’est levé et que de gros nuages apparaissent à l’horizon, le groupe se dépêche de regagner l’automobile.

Au moment où l’auto traverse la calvette, les premières gouttes de l’orage tombent sur le pare-brise.

Le retour se fait sous la pluie qui rafraîchit l’atmosphère lourde de la matinée.

Heureusement, l’orage est de courte durée et lorsque Gilles arrête l’automobile devant le chalet familial, le ciel est de nouveau bleu.

On décharge rapidement le contenu du coffre et les pères déposent les paniers de fraises sur le comptoir de Monique qui a tout installé pour commencer ses fameuses compote aux fraises.

Les enfants, assis à la table de la cuisine, attendent les fraises lavées pour pouvoir les équeuter.

La marmaille et les deux mères travaillent rapidement et efficacement et les derniers pots sont terminés en fin d’après-midi.

Monique rejoint les deux maris sur la véranda et dit :

─ Quel dessert je prépare pour ta fête?

Gilles répond :

─ Deux?

─ Deux, trois, pas de problème et tu peux inviter Georges et Alexandre avec leur famille.

Gilles rieur dit :

─ Un bagatelle, un shortcake et de la tarte au sucre et aux fraises!!!! 

Monique ajoute :

─ Pierre, un gâteau roulé?

─ Tu es un ange! répond Pierre.

Comme il s’agit plus d’assembler les éléments des recettes, car les gâteaux, la pâte et les préparations sont toutes déjà dans le réfrigérateur, les deux femmes n’ont plus qu’à concocter un festin estival suivi par un centre de table composé des meilleurs desserts aux fraises de l’année.

Attendus avec gourmandise par tous les vacanciers des chalets environnants, la table croule sous les desserts qui font saliver toute la compagnie conviée au festin. Après avoir déposé une quantité gargantuesque de desserts au centre de la table, satisfaite, elle contemple son chef-d’œuvre, et pour la durée d’un repas, elle est la reine des desserts. Tous les convives lui rendent hommage et plusieurs repartent avec des morceaux qu’ils n’ont pu finir et un pot de la fameuse compote qui tous les étés devient la gloire de ma mère.

Le souper de fête d’oncle Gilles à l’île reste à ce jour un des meilleurs repas de toute ma vie, et c’est l’une des traditions qui encore aujourd’hui me donne le goût des fraises de l’île d’Orléans.

Avec le recul, je me suis rendu compte que les mères des années 60 réussissaient avec peu de moyens et un petit budget à concocter des fêtes mémorables, qui avec le temps sont devenues les souvenirs impérissables d’une jeunesse heureuse et gourmande où l’abondance des tablées était due à la compétence et au dévouement des mères plutôt qu’à un revenu élevé et aux super marchés. Il y avait sans doute moins d’exotisme au menu, mais la qualité, la quantité et l’atmosphère chaleureuse étaient toujours au rendez-vous.

1 Commentaire

  • Lynne Lapointe
    août 14, 2021 at 12:40

    J’aime ce récit et aussi, l’Ile d’Orléans! C’est peut-être pour cela que nous aimons tant, faire le tour de l’île pour arrêter aux kiosques en bordure de route et acheter des superbes compotes artisanales qui nous rappellent de merveilleux moments de notre enfance. Merci Blanche!

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